Gog et Magog : une fiction nécroéconomique


2026 OPTICA, centre d’art contemporain

Ce projet constitue le troisième chapitre d’un corpus qui examine la frontière en tant qu’agent de transformation du paysage.

La première partie est consacrée à une frontière physique et géopolitique contemporaine, celle de la Manche, qui sépare la France et le Royaume-Uni. La deuxième partie étudie la frontière canado-américaine ainsi que les dynamiques historiques et contemporaines qui l’ont façonnée, les processus qui ont crées la richesse économique et politique du Canada. Poursuivant cette réflexion, ce troisième chapitre examine la frontière sous un autre angle, bien avant qu’elle ne devienne une ligne de démarcation.

Gog et Magog, une fiction nécroéconomique, porte sur les figures mythologiques de Gog et Magog dans les récits européens, ou Yājūj et Mājūj (یأجوج و مأجوج), telles qu’elles sont connues dans les cultures de l’Ouest de l’Asie. Celles‑ci apparaissent dans de nombreuses traditions sous différents noms et incarnent presque toujours des êtres menaçants et envahissants contre lesquels il faudrait protéger le territoire. Dans certains récits, ils sont même enfermés derrière un mur afin de contenir la menace qu’ils représentent. D’une certaine manière, ils constituent les ancêtres de la figure de « l’autre menaçant ». En suivant l’évolution de ces figures dans les cultures chrétiennes européennes, on observe un déplacement parallèle des représentations et des politiques occidentales. Issues de la tradition biblique, elles ont pendant des siècles servi à désigner les peuples païens. Au Moyen Âge, la référence se déplace vers les communautés juives européennes. Plus tard, elle s’applique aux populations non blanches, souvent issues des territoires colonisés. Et, dans l’histoire récente, on ne peut ignorer les références explicites aux populations musulmanes. Dans tous les cas, cette référence déshumanisante servaient à justifier l’exploitation des corps, des territoires et des ressources de ces communautés. Comme l’écrit Charles W. Mills au début de son ouvrage Le contrat racial, traduit par Alias Webster : « La suprématie blanche est le système politique qui, sans jamais être nommé, a fait du monde moderne ce qu’il est aujourd’hui ». La frontière la plus déterminante n’est peut-être pas territoriale, mais bien celle qui sépare les vies jugées dignes de protection de celles qui peuvent être exploitées ou sacrifiées.

En 2003, durant la guerre en Irak, le président américain George W. Bush, cherchant à convaincre la France de se joindre à l’intervention militaire, aurait évoqué Gog et Magog lors d’un échange téléphonique avec le président français Jacques Chirac, les présentant comme une menace qu’il faudrait affronter avant qu’elle ne « nous envahisse ». Plusieurs articles de presse ont rapporté cet échange, dont un compte rendu est accessible à partir du lien ci-dessous :

https://www.theguardian.com/commentisfree/andrewbrown/2009/aug/10/religion-george-bush

Dans le contexte de la récente guerre israélo-américaine contre l’Iran, on entend également de nombreuses références à des récits bibliques annonçant la bataille finale ou les événements de la fin des temps. Ces récits réactivent, une fois de plus, l’image d’un affrontement contre l’Autre.

Les politiques migratoires contemporaines s’inscrivent souvent dans une logique similaire : en démonisant les personnes issues de l’immigration, elles justifient le resserrement des frontières. Pourtant, ce durcissement n’empêche pas les mouvements migratoires tant que les causes du départ persistent dans les pays d’origine. Ces personnes sont alors simplement reléguées à des conditions de plus grande précarité et deviennent davantage vulnérables à l’exploitation. Leur travail contribue à l’économie, alors même que leurs droits fondamentaux sont souvent limités, contournés ou insuffisamment protégés.

Cette installation est constituée de 900 pièces de monnaie en bronze portant des représentations de Gog et Magog, accompagnées de deux images et d’une calligraphie de leurs noms. Les figures sont inspirées des illustrations du manuscrit ʿAjāʾib al-Makhlūqāt wa Gharāʾib al-Mawjūdāt d’Al-Qazwini, rédigé au XIIIe siècle.

Les vases en céramique sont inspirés des poteries de Sialk. Située au centre de l’Iran, cette région possède une tradition céramique remontant à plus de 8 000 ans.

Le revers des pièces présente deux représentations évoquant, dans le passé comme dans le présent, des contributions essentielles des communautés immigrantes à la société canadienne : la construction du chemin de fer et la production alimentaire locale rendue possible par le travail agricole. Une troisième pièce montre un portrait de l’artiste se plaçant symboliquement aux côtés des populations déshumanisées par les discours et les structures de pouvoir qui produisent et entretiennent des figures de l’Autre perçu comme menaçant.

Les frontières ne sont pas de simples lignes séparant des territoires : elles sont des interfaces de pouvoir qui reconfigurent les vies, les corps et les récits de ceux qu’elles circonscrivent. Comme un élément élastique, la frontière continue d’affecter, de manière sélective, la vie des populations qui l’habitent, la longent ou la franchissent.

Cette œuvre a été réalisée dans le cadre de la résidence Intersection, avec le soutien technique de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM, en partenariat avec le Centre d’artistes Optica et le Conseil des arts de Montréal. Elle a également bénéficié du généreux soutien financier du Conseil des arts et des lettres du Québec et du Conseil des arts du Canada.